6
Nora regarda furtivement dans Henry Street. Elle frissonna. La nuit était fraîche et ce n’étaient pas sa minijupe noire et son petit haut moulant qui risquaient de la réchauffer. La partie de son anatomie la mieux protégée était encore son visage, grâce à son maquillage outrancier. Elle entendait au loin la rumeur des voitures sur Chatham Square, et la masse sombre du pont de Manhattan se dressait tout près, inquiétante. Il était presque 3 heures du matin et le Lower East Side était désert.
— Tu vois quelque chose ? interrogea la voix de Smithback derrière elle.
— Le chantier est plutôt bien éclairé, mais je n’aperçois qu’un seul gardien.
— Que fait-il ?
— Il est assis et fume tranquillement en lisant un bouquin.
Smithback fronça les sourcils. Un rien l’avait métamorphosé en un clochard crédible, ce qui le déprimait au plus haut point. Ses placards regorgeaient d’ailleurs de vêtements ringards et il n’avait eu qu’à choisir un jean usé, une chemise à carreaux, une paire de souliers éculés et un vieil imperméable noir pour opérer sa transformation. Un peu de bouchon brûlé étalé sur le front et les joues, de l’huile d’olive dans les cheveux, quelques sacs en plastique lestés de linge sale en guise de balluchon, et l’illusion était parfaite.
— Et il a l’air comment, ton gardien ? s’enquit-il, peu rassuré.
— Grand et fort, avec l’air très méchant.
— Arrête tes conneries !
Smithback n’était pas d’humeur à rire. Attifés comme ils l’étaient, ils n’avaient jamais pu convaincre le moindre taxi de les prendre et ils avaient dû venir en métro depuis l’Upper West Side. Personne n’avait abordé Nora à proprement parler, mais elle n’était pas passée inaperçue et les gens du wagon qui là regardaient avec des yeux ronds se demandaient visible :ment ce qu’une poule de luxe pouvait bien faire avec un minable pareil. Le trajet et les deux changements avaient achevé de mettre Smithback de mauvaise humeur.
— Ton plan me semble plutôt aléatoire, reprit-il en ronchonnant. Tu es sûre d’arriver à l’occuper ?
— On a tous les deux nos portables. En cas de pépin, je hurle et tu appelles les flics. Mais ne t’inquiète pas, le gardien ne me fait pas peur.
— C’est sûr qu’avec tes seins à l’air, il a de quoi s’occuper, répliqua Smithback d’un air de reproche. Je me demande d’ailleurs pourquoi tu as pris la peine de mettre un T-shirt.
— Ne t’inquiète pas pour moi. Et souviens-toi, la robe se trouve dans l’avant-dernière alcôve de droite. Il y a un trou dans le mur du fond. Et dès que tu as fini, tu m’appelles, OK ? Allez, j’y vais.
Nora émergea sous la lueur des réverbères et suivit tranquillement le trottoir en direction du chantier. Ses hauts talons claquaient sur le bitume et ses seins remuaient à chaque pas. À hauteur du portail grillagé, elle s’arrêta un instant pour prendre dans son petit sac à main doré un bâton de rouge à lèvres. Sentant les yeux du gardien se poser sur elle, elle fit tomber le bâton et se baissa pour le ramasser, veillant à mettre en valeur son décolleté, avant de se passer longuement les lèvres au rouge. Puis elle fouilla à nouveau dans son sac, jura, et regarda autour d’elle. C’est alors qu’elle fît mine d’apercevoir pour la première fois le gardien qui la regardait avec des yeux exorbités.
— Voilà bien ma veine ! J’ai laissé mes cigarettes sur le comptoir, fit Nora en souriant.
— Tenez ! Prenez une des miennes, répondit aussitôt le gardien, empressé.
Elle prit la cigarette à travers le grillage, se plaçant de telle façon que le type tourne le dos au chantier. Pourvu que Smithback fasse vite.
Le gardien sortit de sa poche un briquet qu’il tenta maladroitement de glisser à travers les mailles du grillage.
— Attendez une seconde que j’ouvre la porte.
Il déverrouilla un cadenas, entrebâilla le portail et s’approcha pour allumer la cigarette de Nora qui faisait des efforts désespérés pour ne pas tousser.
— Merci.
— Je vous en prie.
Le gardien était jeune, blond, ni gros ni maigre, pas particulièrement costaud, l’air gentiment abruti. La visite inattendue de cette sirène nocturne le troublait visiblement.
— La nuit est belle, reprit Nora en tirant sur sa cigarette.
— Oui, mais vous devez avoir froid.
— Un peu.
— Tenez, mettez ça, fit-il en retirant son manteau pour le lui glisser galamment autour des épaules.
— Merci bien. Vous êtes gentil, vous.
Le gardien n’en revenait pas de ce cadeau du destin. Nora était mignonne et savait que son corps, musclé par des années de fouilles, était plutôt agréable à regarder. Curieusement, elle se sentait protégée derrière son maquillage épais. Même en cas de problème, jamais le type ne serait capable de faire le lien avec l’archéologue du Muséum d’histoire naturelle. Dans cet attirail sexy, elle éprouvait même une étrange sensation de trouble qui ne lui déplaisait pas.
Elle entendit un bruit de ferraille un peu plus loin. Probablement Smithback en train d’escalader la clôture.
— Vous travaillez ici tous les soirs ? se hâta-t-elle de demander pour détourner l’attention du type.
— Cinq nuits par semaine, répondit le gardien en la dévorant des yeux. C’est comme ça depuis le début des travaux. Vous habitez dans le coin ?
Elle acquiesça d’un geste vague.
— Et vous ?
— Je vis dans le Queens.
— Vous êtes marié ?
Le gardien dissimula aussitôt sa main gauche derrière son arme de service, mais Nora avait déjà aperçu son alliance quelques instants plus tôt.
— Moi ? Non, c’est pas le genre de la maison.
Elle hocha la tête et tira une nouvelle bouffée. Le tabac lui faisait tourner la tête. Comment pouvait-on fumer des horreurs pareilles ? Pourvu que Smithback se dépêche.
Souriant contre vents et marées, elle laissa tomber son mégot. Elle n’avait pas fini de l’éteindre avec son pied que le gardien lui tendait déjà son paquet.
— Non merci, j’essaie de réduire en ce moment.
Le pauvre type avait le plus grand mal à détacher ses yeux de son décolleté pigeonnant.
— Vous travaillez dans un bar du coin ? demanda-t-il avant de devenir rouge comme une pivoine. Il faut dire que la question était ambiguë.
Au même moment, Nora entendit un bruit de briques renversées.
— Si on veut, fit-elle en tenant le manteau serré contre ses épaules.
Son interlocuteur hocha la tête avant de passer à l’attaque :
— Vous savez, je vous trouve drôlement mignonne, bredouilla-t-il.
— Merci, c’est gentil, répondit-elle négligemment.
Mais bon sang, que pouvait bien foutre Smithback ? Il aurait dû en avoir pour une minute.
— Vous seriez... euh, libre, ce soir ?
Elle le regarda longuement des pieds à la tête.
— Pourquoi ? Tu veux un rencard ?
— Ben... ouais. Pourquoi pas ?
Nora entendit un nouveau bruit métallique. Smithback devait être en train d’escalader le grillage pour ressortir. Cette fois, le gardien fit mine de se retourner.
— Un rencard comment ? demanda-t-elle aussitôt.
Le gardien, renonçant à toute discrétion, la déshabillait du regard. Un nouveau bruit de ferraille se fit entendre. Le type tourna la tête et aperçut Smithback qui essayait désespérément de décoincer un pan de son imperméable accroché à la clôture.
— Hé, vous ! hurla le gardien.
— Laisse-le donc, fit Nora. C’est qu’un clodo. Il ne fait rien de mal.
Smithback se battait furieusement contre le grillage dans lequel il s’était totalement empêtré en voulant ôter son imperméable.
— Mais il n’a rien à faire là ! s’insurgea le gardien.
C’était bien leur chance de tomber sur un crétin consciencieux.
Le gardien porta la main à son arme.
— Hé, vous ! cria-t-il. Hé, là !
Il s’avançait déjà vers Smithback, toujours accroché à son grillage.
— Tu sais, ça m’arrive de le faire gratis, risqua Nora.
Le gardien se retourna d’un bloc, les yeux hagards, oubliant brusquement le clochard pris au piège.
— C’est vrai, ça ?
— Ben, oui. Surtout quand je tombe sur un beau gars comme toi...
Le type souriait béatement. Nora remarqua qu’il avait les oreilles décollées. Un crétin immature, prêt à tromper sa femme à la première occasion. Un crétin, radin en plus.
— Pourquoi pas tout de suite ?
— Non, il fait trop froid. Demain si tu veux.
Nora entendit un bruit de tissu déchiré, suivi d’un choc sourd et d’une bordée d’injures plus ou moins étouffées.
— Demain ? Le type était visiblement dépité. Et pourquoi pas tout de suite, chez toi ?
Nora se débarrassa du manteau qu’elle lui tendit.
— Non, je ne reçois jamais chez moi.
— Il y a un hôtel au coin de la rue, fit-il en faisant un pas en avant, tentant de lui passer un bras autour de la taille.
Nora recula d’un pas en souriant. À cet instant précis, son portable se mit à sonner dans son sac et elle l’ouvrit précipitamment, soulagée.
— Mission accomplie, lui dit la voix de Smithback. Tu peux laisser tomber ce connard.
— Oui, monsieur McNally. Avec le plus grand plaisir, répondit-elle sur un ton enjôleur. A tout de suite.
Elle fit sonner un gros baiser dans le téléphone et coupa la communication avant de se tourner vers le gardien :
— Désolée. Les affaires reprennent.
— Attendez ! Ne vous en allez pas comme ça ! Vous m’avez bien dit...
Le pauvre type était au bord de la crise de nerfs.
Nora recula de quelques pas, lui claquant la porte grillagée en pleine figure.
— Demain, c’est promis !
— Attendez !
Elle s’éloignait déjà d’un pas alerte.
— Allez ! S’il vous plaît, mademoiselle ! geignit-il d’une voix qui se répercutait sur les façades défraîchies.
Elle tourna le coin de la rue où Smithback l’attendait. Il la serra furtivement dans ses bras.
— Ce connard ne te suit pas, au moins ?
— Avance.
Ils se mirent à courir le long du trottoir, ce qui n’était pas une mince affaire pour Nora avec ses talons hauts. Ils s’arrêtèrent un peu plus loin, haletants, afin de s’assurer que le gardien ne les avait pas suivis.
— Putain ! fit Smithback en s’appuyant contre un mur. Je crois bien que je me suis cassé le bras en tombant de cette saloperie de clôture.
Son imperméable et sa chemise étaient déchirés à hauteur du coude, laissant entrevoir une écorchure.
— Te voilà beau, dit Nora en l’examinant. Tu as la robe, au moins ?
Smithback lui montra fièrement son vieux sac en plastique.
— Super !
— On ne trouvera jamais de taxi dans le coin, gémit Smithback d’une voix abattue.
— De toute façon, jamais un taxi ne nous aurait pris, tu le sais bien. Donne-moi ton imper. Je suis gelée.
Smithback le lui passa autour des épaules avant d’ajouter, avec un sourire canaille :
— Tu sais que tu me plais, comme ça.
— Ne dis donc pas de bêtises, répondit-elle en se dirigeant vers l’entrée du métro.
Smithback lui emboîta le pas. Arrivé à la station, il s’arrêta.
— Vous voulez pas me filer un rencard, mademoiselle ? S’il vous plaît ! fit-il d’une voix geignarde.
Nora le regarda. Avec ses cheveux gras et hirsutes, sa figure encore plus sale qu’à l’aller et l’odeur de moisi qui lui collait à la peau, il avait l’air complètement ridicule. Elle ne put s’empêcher de sourire.
— Cette proposition risque de te coûter bonbon, mon joli. N’oublie pas que je suis une poule de luxe.
— Des diamants ? Un collier de perles ? Du fric ? Une soirée romantique au cœur du désert ? Tout ce que tu veux, chérie.
— Voilà un client comme je les aime, roucoula-t-elle en lui prenant la main.